Magazine littéraire

 

Beckett,
inconnu et
inconnaissable

Par John Montague
In magazine littéraire n° 35
Décembre 1969

 

 

Samuel Beckett, Prix Nobel. Le plus grand prix international de littérature vient de s'abattre sur l'écrivain le plus secret, le plus seul, le moins soucieux de publicité. Il y a pourtant longtemps que les vrais lecteurs avaient découvert aux éditions de Minuit, l'auteur de "Murphy" et de "Malone meurt", avant même que le succès ne lui vînt au théâtre avec "En attendant Godot".

Il y a quelques jours, je recevais un mot de Beckett, un billet typiquement courtois, me remerciant d'un poème que j'avais écrit après avoir vu sa longue silhouette traverser le Luxembourg. La lettre avait été postée à Tunis le 23 octobre et il était évident que son auteur ne se doutait guère, ni ne se souciait, de l'honneur qui allait être déversé sur lui comme un chargement de briques d'or. Ainsi, par un coup tragi-comique du sort, le seul auteur d'Occident (j'exclus l'Amérique du Sud, parce qu'en dépit de Neruda, j'imagine mal la joie d'un Borges à pareille nouvelle) à n'avoir pas le moindre intérêt pour le Prix Nobel, voit tous ses feux braqués sur lui et perd du même coup la seule chose qui lui soit chère : sa solitude. C'est à croire que le destin, l'ayant ignoré le plus clair de son existence, décide maintenant de forcer Beckett hors de l'abri dans lequel il avait réussi à s'isoler.

Car la carrière de Beckett a été l'une des plus secrètes des lettres européennes. Quand il connut soudain la célébrité avec "En attendant Godot", la plupart des ouvrages de cet auteur franco-irlandais, qui frisait la cinquantaine, étaient ou épuisés, ou fort peu lus. Même aujourd'hui, comme le montre la littérature que lui vaut le Prix Nobel, peu de gens savent exactement ce que Beckett a publié, ni en quelle langue. Et peu de critiques français ont lu son premier essai critique d'importance, sur Proust, ou encore son premier ouvrage de fiction, une collection de nouvelles intitulées "More Pricks than Kicks" (Regimber contre les aiguillons), 1934.

Commençons par là, par ce jeune Dublinois venu à Paris en 1928 pour enseigner l'anglais à l'Ecole normale de la rue d'Ulm, et qui devint le secrétaire de Joyce. Puisqu'on rapproche souvent ces deux grands Irlandais, il semble important de souligner qu'entre eux il existait presque une différence de race. Joyce venait d'une famille de la petite bourgeoisie du nord de Dublin et sans bourse, il n'aurait jamais été chez les Jésuites, ni à l'Université catholique nouvellement fondée par le Cardinal Newman. Beckett venait, lui, d'une solide famille protestante de Foxrock, banlieue cossue de Dublin qu'on pourrait comparer à Neuilly. En outre, il avait fait ses études à Protora Royal, l'un des plus anciens collèges protestants d'Irlande, dont Oscar Wilde (curieusement le seul autre auteur dramatique de ce siècle à écrire à la fois en français et en anglais) était un ancien élève. Et Beckett suivit les pas de Wilde jusqu'à Trinity College, l'élégante université georgienne du centre de Dublin, d'où sont sortis la plupart des grands écrivains anglo-irlandais, Swift et Goldsmith, Berkeley et Burke... On pourrait consacrer un ouvrage critique (et on le fera sans doute) au protestantisme dans l'oeuvre de Beckett : des versets de l'Ancien Testament, des couplets du Manuel des Cantiques protestant émaillent ses pièces. On pourrait aussi, peut-être (pour utiliser son mot favori) voir en lui le dernier des écrivains anglo-irlandais, position qui ajouterait à sa mélancolie.

Le "tuteur" du jeune Samuel Barclay Beckett à Trinity devait devenir l'éditeur des oeuvres complètes de Berkeley et, durant la première partie de sa carrière, Beckett fit preuve d'un intérêt quasi professionnel pour la philosophie. Son diplôme (et son premier long poème) traitait de Descartes, et il avait également étudié Malebranche et "le magnifique belgo-latin" de Geulincx. Un poète irlandais de ses amis raconte qu'à l'époque, il s'était fait envoyer d'Allemagne "une édition antédiluvienne" des oeuvres complètes de Kant. Le charabia de Lucky dans "En attendant Godot" sera l'oraison funèbre de ses recherches métaphysiques.

Mais comme Joyce, Beckett s'intéressait surtout aux langues romanes. Le héros extraordinairement érudit de son premier ouvrage, le léthargique Belacqua, a pris le nom d'un personnage de Dante, et des images empruntées à la "Divine comédie" se retrouvent encore dans "Tous ceux qui tombent" (1956). Outre l'italien, et l'allemand, Beckett lit l'espagnol ; il est grand admirateur de Calderon et tout particulièrement de "La vie est un songe". C'est en français pourtant que Beckett fit ses études les plus approfondies avec un professeur excentrique et brillant du nom de Rudmose-Brown, qui était lié d'amitié avec de nombreux poètes de sa génération, Larbaud, Fargue, Stuart Merrill, Viélé-Griffin.

Ainsi était-il naturel que le jeune Beckett prit le chemin de la France, d'abord pour un tour à bicyclette des châteaux de la Loire, en 1926, ensuite au titre de meilleur élève de son année en Irlande, comme lecteur à l'Ecole Normale Supérieure. Il était naturel aussi que le brillant jeune polyglotte soit appelé à l'aide par le vieux maître irlandais, presque aveugle, qui luttait avec le manuscrit foisonnant de "Finnegans Wake". Il est fascinant de penser, au reste, en regardant l'oeuvre de Beckett, qu'il se lie avec Joyce au moment même où celui-ci se déclarait "au bout de l'anglais" et devenait le grand prêtre de "Transition" et de "la révolution du mot".

Dans l'essai que Beckett consacre à Finnegans Wake, nous le voyons exprimer le même souci, allant jusqu'à déclarer "qu'il n'y a pas de langage plus sophistiqué que l'anglais - qui est abstrait jusqu'à la mort". Quand Joyce décrit quelque chose, il se refuse au geste qui précède le mot : "Il n'écrit pas sur quelque chose ; il écrit la chose elle-même". C'est dans des remarques de ce genre qu'on peut retrouver la source de l'intérêt de Beckett pour des poètes surréalistes tels que Breton, Crevel ou Eluard, qu'il a traduits pour la revue montparnassienne "This Quarter" ; qu'on peut retracer aussi la raison de ses propres problèmes linguistiques.

Déjà, de quelques phrases de l'essai sur Joyce, émerge une nouvelle vision : Beckett voit le monde comme "un incessant processus purgatorial", ni récompense, ni châtiment, rien qu'une série de stimulants qui permettent au chaton de s'attraper la queue". La vision s'accentue dans la remarquable étude sur Proust, que Beckett publia en 1931. Le style de l'essai se révéla trop dense pour permettre à Beckett d'en faire, comme il le souhaitait, la base d'une thèse de doctorat ; mais il pourrait bien servir aujourd'hui de base à une thèse sur Beckett.

Quand Beckett note, décrivant l'équation proustienne que "l'inconnu choisissant ses armes dans un arsenal de valeurs, est aussi l'inconnaissable", il pourrait être en train d'analyser d'avance sa propre oeuvre. Et quand il évoque le lourd fardeau du temps, déclarant qu'"on ne peut échapper aux heures, ni aux jours... ni à demain, ni à hier", c'est déjà la lamentation d'un Molloy ou d'un Malone.

Tout ce qui manque, pour compléter le monde beckettien, c'est l'apparition du clochard-héros et nous le trouvons en Belacqua, avec "ses pieds démolis" et une tendance à passer le plus clair de son temps dans un bistrot sordide. Comme le style de l'essai sur Proust, celui de "More Pricks than Kicks" est surchargé à l'extrême, mais la collection compte deux excellentes nouvelles, une émouvante méditation sur la mort d'un homard (typiquement intitulée "Dante et le Homard") et le monologue horriblement comique d'une fraulein éperdue d'amour.

Dans le Beckett des premières années se trouve ainsi une première esquisse du modèle international futur. Le chef-d'oeuvre de cette période est "Murphy" (1938 et 1947 en France), dont nous trouvons le héros tout nu et dans un rocking chair, deux conditions essentielles à sa quête du Nirvana. Il n'y a que lorsqu'il sort que les choses se gâtent et nous pensons à la fameuse phrase de Pascal : "Tout le trouble du monde vient de ce qu'on ne sait pas rester seul dans sa chambre". Murphy résout son problème d'emploi en se faisant embaucher dans un asile, refuge favori du solipsiste beckettien. J'ai beau aimer ce livre (que j'ai dû lire enfermé dans une pièce de la Bibliothèque Nationale d'Irlande, où toutes les oeuvres interdites d'auteurs irlandais s'entassent comme autant de charges de dynamite), la complexité démodée de l'intrigue obscurcit le message. Ce n'est que lorsque Becket eut découvert son génie pour le dialogue et encore plus pour le monologue, qu'il put libérer son talent des entraves de la forme. Et pour cela, il lui fallait écrire en français, une langue qui n'est pas truffée de métaphores et de calembours, une langue "où il est plus facile d'écrire sans style".

Nous en arrivons au moment crucial de la vie de Beckett : lorsqu'il décida d'écrire en français. On s'est beaucoup interrogé sur le comment et le pourquoi de cette décision, mais il est certain que la guerre a marqué la frontière entre ses deux carrières. Jusque là, Beckett était un écrivain irlandais, jouissant d'une certaine réputation. Au reste, le début de la guerre le trouva en Irlande. Mais il en partit, déclarant - selon la légende - qu'il préférait "la France en guerre à l'Irlande en paix".

Derrière cette boutade - comme derrière les quelques autres que l'on prête à Beckett - se cache une conviction profonde. Certes, Beckett n'avait guère de raison d'aimer un pays qui avait interdit ses oeuvres et l'avait même humilié publiquement. (Cité comme témoin dans un procès littéraire, il s'était vu accuser d'écrire des livres d'un goût douteux, et en plus d'admirer ceux qui, comme Marcel Proust, le faisaient !) En réalité, cependant, l'Irlande n'était plus en jeu. Par son long séjour en France, par sa femme et ses amis français, Beckett se sentait plus lié à Montparnasse qu'à Foxrock.

Il était loin d'être indifférent à la menace nazie. Si sa contribution à un symposium sur la guerre d'Espagne dénotait son humour habituel (il avait répondu sur une carte postale "Vive la République", ce qui pouvait aussi bien s'appliquer à la guerre civile irlandaise), elle n'en venait pas moins du coeur. En particulier Beckett supportait mal l'antisémitisme, et devant le spectacle des étoiles jaunes, celui des otages, il ne pouvait, dit-il, "rester les bras croisés".

Du groupe de résistants auquel Beckett servit de boîte aux lettres, presque tous furent pris, Beckett et sa femme échappant de justesse à la Gestapo. Le ménage se réfugia à Roussillon, où Beckett travaillait le jour comme ouvrier agricole et essayait d'écrire la nuit. "Watt" n'a été que récemment traduit en français, mais c'est un texte décisif, à cheval sur les deux carrières de Beckett. C'est d'abord presque le plus irlandais de ses livres, comme si la séparation suivait les couleurs de son paysage natal. C'est aussi l'un des plus drôles : les petits couplets, les listes de noms impossibles, et surtout le récit de la naissance de Larry pendant le dîner en font une comédie bien meilleure celle de l'Abbey Theatre quand Beckett le fréquentait. "Watt" contient aussi une magnifique attaque lyrique contre le temps. Mais le thème central est la décomposition du verbe, la crucifixion intellectuelle de Watt qui découvre qu'il ne peut expliquer clairement ce qui lui arrive, même à Sam, son compagnon d'asile. Beckett eut beaucoup de peine à trouver un éditeur anglais pour cette extraordinaire vision de la solitude : la prochaine fois que cette voix solitaire s'élèvera, ce sera en français, et même l'ami Sam aura disparu pour laisser le monologueur - qu'il s'appelle Molloy, Moran ou Malore - seul en scène.

Du Beckett qui nous est familier, n'indiquons que quelques thèmes. Le premier est peut-être l'importance de l'habitude. Dans l'essai sur Proust, elle est "le compromis entre l'individu et son environnement" ; elle nous protège de la réalité que - selon TS Eliot - "l'humanité ne peut supporter". Tous les personnages de Beckett illustrent cette après vérité, qu'ils agissent inconsciemment comme Winnie énumérant le contenu de son sac à mains dans "Oh ! les beaux jours", ou parodient la répétition en la ritualisant à l'absurde comme Molloy, faisant indéfiniment passer ses cailloux à sucer d'une poche dans l'autre. Petite note ici : le passe-temps favori de Joyce à la plage était d'examiner sans fin la forme et la texture des galets.

Notre besoin des autres - amis, conjoints - est la forme la plus profonde de l'habitude. Là encore, le génie de Beckett nous oblige à faire face à notre condition. Dans "Proust", véritable mine des thèmes futurs de Beckett, le besoin de communiquer quand aucune communication n'est possible apparaît "horriblement comique", tandis que "l'amitié implique une pitoyable acceptation des apparences". Ces deux phrases pourraient servir d'exergue à la vie des couples qui peuplent les pièces de Beckett, de Didi et Gogo dans "En attendant Godot", à M.et Mme Rooney, qui reviennent poussivement de la gare dans "Tous ceux qui tombent". Ils ne communiquent peut-être pas, au sens véritable du terme, mais leurs petits échanges d'exaspération et de tendresse leur permettent de continuer à vivre.

Et que dire de l'amour, "thème suprême de l'art et de la chanson", pour citer WB Yeats, autre Prix Nobel irlandais ? On ne pense pas souvent à Beckett dans ce contexte, mais il doit y avoir, au théâtre, bien peu d'évocations de "ce désert de solitude et de récriminations que les hommes appellent amour" (je cite une fois de plus l'essai sur Proust) qui soient aussi désolés que le triangle de "Comédie". Enterrées jusqu'au cou dans des jarres, deux femmes assaillent un homme de leurs revendications ; il est évident que personne n'écoute personne, et ne se soucie que de se justifier. C'est "horriblement comique".

Mais il reste le souvenir de l'amour, si puissant dans l'univers proustien. L'un des passages les plus beaux et les plus mystérieux de "La dernière bande" est celui où le vieux Krapp passe et repasse la scène d'amour dans un bateau (ceux qui admirent la remarquable technique de la scène pourraient quand même s'interroger sur l'existence du magnétophone à l'époque dont parle Krapp...).

"Je lui ai demandé de me regarder et après quelques instants (Pause) et après quelques instants elle l'a fait, mais les yeux comme des fentes à cause du soleil. Je me suis penché sur elle pour qu'ils soient dans l'ombre et ils se sont ouverts. (Pause). M'ont laissé entrer... Je me suis coulé sur elle, mon visage dans ses seins et ma main sur elle. Nous restions là, couchés, sans remuer. Mais, sous nous, tout remuait, et nous remuait, doucement, de haut en bas, et d'un côté à l'autre..."

Beckett tourne-t-il ces souvenirs en dérision comme l'anachronisme et l'écho de "Pour qui sonne le glas" peuvent le faire penser ? "Mais je n'en voudrais plus", grommelle Krapp trente ans plus tard, et pourtant il parle de ce passé comme d'une époque "quand il y avait encore une chance de bonheur". Le vieillard de "Dis Joe" est hanté par la mémoire d'une jeune fille qui s'est suicidée : comme Krapp, il l'avait repoussée et doit se satisfaire maintenant des visites occasionnelles d'une prostituée. A travers le paysage de Beckett, de "More Pricks tant Kicks" jusqu'à "Tous ceux qui tombent" flottent périodiquemnt quelques mesures de son air favori, "La jeune fille et la mort" de Schubert.

"Je voudrais que mon amour meure
Qu'il pleure sur le cimetière
Et les ruelles où je vais
Pleurant celle qui crut m'aimer."

Mais si la jeune fille meurt, la femme, elle, vit. La tendresse du portrait de Celia, la prostituée de "Murphy", est rare chez Beckett, dont le héros considère de toutes façons le désir charnel comme une intrusion dans ses pensées. D'habitude, la seule compagnie d'un héros de Beckett est une mégère, dont la décrépitude souligne ce qu'il y a d'absurde à rechercher l'âme à travers "un trou entre les jambes". Comme Swift, Beckett n'accepte pas sans peine les indignités de l'âge, de l'esprit enchaîné à un corps pourrissant. Les Struldbrugs des "Voyages de Gulliver" sont les ancêtres des parents de "Fin de partie", enfermés dans leurs poubelles, tout l'amour réduit à un grattement dans le dos.

Beckett se moque-t-il de l'irréductibilité de Winnie, dans "Oh ! les beaux jours", qui emplit le vide de ses lieux communs ? Je crois qu'il l'admire, comme il admire Mme Rooney, cette massive Reine Lear, chargée des malheurs du monde. Au moins, les femmes continuent et, comme la hideuse Moll de "Malone meurt", elles savent même tirer une certaine poésie de la dégradation.

"Et surtout ne nous frappons pas, ce ne sont là que des amusettes. Pensons aux heures où, enlacés, las, dans le noir, nos coeurs peinant à l'unisson, nous entendons dire au vent ce que c'est que d'être dehors, la nuit, en hiver, et ce que c'est que d'avoir été ce que nous avons été, et sombrons ensemble dans un malheur sans nom, en nous serrant. Voilà ce qu'il faut voir. Courage donc, vieux bébé poilu que j'adore."

 Fin

 

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