SAMUEL BECKETT

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Relire Molloy
par Jean-François Louette*


Relire Molloy, c’est d’abord entrer dans un bloc de texte – deux cent trente pages serrées, très peu d’alinéas, pas de guillemets, deux chapitres en tout et pour tout… Remarques typographiques sur la graphie d’un drôle de type : Beckett n’écrit pas pour mettre de l’ordre, il déverse, il ne hiérarchise pas des idées ou des événements, il ne distingue qu’a peine des personnages, il cède, comme malgré lui, à une pulsion narrative :
« Ce dont j’ai besoin c’est des histoires, j’ai mis longtemps à le savoir. » Bloc compact ici-bas chu d’un désastre aussi agité qu’obscur, caillou de paroles tassées, lancé violemment aux lecteurs, ou contre eux : la première impression que donne Molloy, et si rare, c’est celle de la nécessité irrépressible de l’écriture.
Et pourtant : rien de plus vain, rien de plus dérisoire que cette même écriture. Elle ne sert qu’à meubler en attendant la mort, elle n’en dit jamais assez ni assez peu, elle dissimule l’essentiel, s’il existe, qui serait, « au-delà de l’absurde fracas, le silence dont l’univers est fait ». Nécessité et vanité de l’écriture : c’est ainsi que Moran ne peut qu’éprouver comme un pensum le rapport que lui impose faire, par l’entremise du messager Gaber, l’énigmatique Youdi. Idéalement, il faudrait avoir le courage de se taire : « On ferait mieux, enfin aussi bien, d’effacer les textes que de noircir les marges, de les boucher jusqu’à ce que tout soit blanc et lisse et que la connerie prenne son visage, un non-sens cul et sans issue. » L’écriture masque ce cul-de-sac qu’est l’existence, elle n’éclaire rien, elle rajoute du noir, de l’obscurité. On a l’habitude de s’extasier de l’amour de Beckett pour Proust, de louer son Proust de 1931 : je veux bien, mais chez Beckett l’écriture ne sauve rien ni personne, elle ne restitue pas le temps perdu, elle ne se roule pas dans les anneaux nécessaires d’un beau style, elle s’avoue – et comment ne pas apprécier cette lucidité – une faute contre le silence, une faute de silence.
Si peu assuré de ses fondements, le roman de Beckett est le champ de toutes les incertitudes. La forme stylistique la plus fréquente de l’incertain, la rhétorique antique la nommait correction : « On ferait mieux, enfin aussi bien », « J’ai ce besoin d’histoires, mais d’ailleurs, je n’en suis pas sûr »… Pas de phrase chez Beckett qui ne soit menacée d’être révoquée en doute par la suivante, pas de mot qui n’apparaisse, dans le mince excès de sa timide hardiesse, comme une tentative aussi fragile que ridicule. A dire vrai (à dire vrai !, corrigeait ironiquement Beckett), les narrateurs, Moran ou Molloy, n’en savent pas bien long : qui suis-je, où vais-je, sur quel chemin erré-je, pourquoi vivre, voilà les questions qui les hantent. Molloy, c’est le roman de l’identité perdue et du but ignorée : roman du sens perdu, à la fois comme direction et comme signification –
« C’est pour l’ensemble qu’il semble ne pas exister de grimoire », la littérature ne donne pas, ne donne plus, ne donnera jamais le chiffre de l’univers, Mallarmé avait bien l’âme trop armée d’optimisme littéraire.
Encore est-ce dire les choses de manière trop sérieuse. Car on devine la pente dangereuse qui se dessine : des propos sur la modernité de Beckett, écrivain de la mort du sens dans l’univers, nouveau romancier de la crise du personnage, peintre de l’homme toujours-déjà posthume, à la fois mort et vivant… Mais si Beckett plaît, ou me plaît, c’est avant tout en tant que drôle de philosophe, pitre métaphysique, grand clown des Savoirs, parodiste impénitent, infatigable destructeur d’illusions. L’amateur de Descartes, de Leibniz, de Kant même, repérera aisément dans Molloy la parodie d’épisodes ou de concepts célèbres (le morceau de cire, les notions claires et distinctes, l’errance dans la forêt, la monade, les impératifs hypothétiques…). Le théologien (s’il lit Beckett) y trouvera son miel… ou plutôt du fiel : « L’antéchrist combien de temps va-t-il nous faire poireauter encore. » Le lecteur de Proust sourira de retrouver les aubépines de Marcel (mais Molloy « n’aime l’odeur de l’aubépine »), la chambre de maman, la mémoire fondée sur les odeurs (mais Molloy a perdu le sens de l’odorat !), celui de Kafka – un Kafka transposé chez les clochards – rencontrera un commissaire et ses aides, un messager et son patron, un coupable voué à une « expiation immémoriale »… Le gamin régressif et carnavalesque qui sommeille en tout vrai lecteur sentira à quel point Molloy est une burlesque épopée de la merde : Mag, la mère de Molloy, alias la « Comtesse Caca », est censée lui avoir donné le jour « par le trou de son cul », redéfini comme « le vrai portail de l’être, dont la célèbre bouche ne serait que l’entrée de service », Moran aux intestins bien fragiles, fait un pèlerinage à la Madone de Shit, etc. L’amoureux perdra peut-être quelques illusions à apprendre que « Condom est arrosé par la Baïse », ou que Molloy fut dépucelé par Ruth (rut…), à moins qu’elle ne soit nommée Edith ou Rose ; mais le collectionneur de sentences en goûtera à coup sûr plus d’une, qui en disent long sur la religion comme analgésique hypnotisant – « Connaître le saint, tout est là, n’importe quel con peut s’y vouer » –, ou sur la société, d’une générosité douteuse : « A qui il est interdit ne pas aimer la merde. »
Car Beckett, contre l’activisme de la cité moderne, prend le parti des marginaux, des indolents, des hommes-chiffons, voués aux fossés, aux chemins de campagne, à la reptation même. Aux obsédés du progrès hâtif il oppose la lente et douloureuse progression de ses béquillards, de ses asthmatiques, adeptes de l’horizontalité, hommes – déchets si vite jetés – voir Fin de partie – aux poubelles de l’Histoire. Aux chantres de la famille bourgeoise il montre les ravages du gâtisme et de la cruauté des parents, de l’impossible émancipation des fils ; pour les chercheurs d’inconnu il dessine l’objet dérisoire de leurs interrogations, sous la forme de « deux X réunis, au niveau de l’intersection, par une barre » : un porte-couteau… A l’intention des amateurs de belles phrases il destine huit pages, d’un comique aride et méticuleux, consacrées aux cailloux que suce Molloy, piètre Démosthène d’une époque qui devrait admettre que l’éloquence l’a désertée, et qu’elle n’en finira jamais de bafouiller.
Bref. On lit (je lis) Beckett comme Michaux écrivait ; « pour sa santé » (Mes propriétés). Pour savoir à peine parler, écrire. Pour « savoir ne rien pouvoir savoir ». Pour savoir ne plus pouvoir rire, et pourtant rire de ne pas pouvoir rire. Un « rire sans joie », selon la formule de Watt, mais qui rend joyeux. Bonne raison de parodier la fin de Molloy : J’écrivis, il est minuit, les pleurs fouettent les pages. Il n’était pas minuit. On ne pleurait pas.

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Dernier ouvrage paru:
Sartre contre Nietzsche, Presses Universitaires de Grenoble, 1996.