SAMUEL BECKETT

Tous nos Dossiers sont disponibles en version "papier" dans nos librairies

Dossier préparé par Alain Caron

Vous pouvez le commenter sur le forum "Dossiers"

      Page 15

Mon année Beckett
par Géraldine, de Millepages


Voici quelques années que j’entretiens avec l’œuvre de Samuel Beckett, avec son œuvre romanesque en particulier, une relation constante, essentielle, intime, qui prend la forme d’une redécouverte perpétuelle.
Source de nul savoir, infinie pourvoyeuse de questions, la nécessité de cette fréquentation s’impose et se renouvelle toujours. Offrant à la fois une évidente unité en même temps qu’une étonnante diversité, elle représente pour moi le plus sûr moyen de frôler abîmes de l’inconnaissance, de faire à nouveau le constat de la nullité de notre savoir, dérisoire face aux extraordinaires possibilités du langage humain, bref d’expérimenter encore, dans le présent de la lecture, cette stupéfaction inaugurale qu’il y a à être et à parler.
Et il faut se réjouir qu’un désarroi d’une telle radicalité, loin de déconcerter toute intelligence, soit à l’origine d’une œuvre aussi multiple, qu’on peut dès lors aborder par différentes portes, attaquer par différents angles. Car puisque ce compagnonnage m’est si précieux, il m’importe depuis toujours de le faire partager, de transmettre le désir de lire Beckett – le désir d’abord, à chacun de trouver le moment, le courage peut-être, d’une telle lecture. Et j’hésite à chaque fois lorsqu’il s’agit de conseiller tel ou tel titre, « pour commencer ». C’est à peine plus simple lorsqu’il s’agit d’amis, dont on peut soupçonner les affinités. Mais au quidam anonyme, que dire ?
Dans mon cas propre, il y a eu plusieurs commencements à ce que je nomme « mon année Beckett », une série de chocs distincts et concordants : Murphy, Mercier et Camier d’une part, la trilogie Molloy, Malone, L’Innommable – une place à part pour ce dernier –, les textes courts enfin, Têtes mortes et plus particulièrement ce texte de 1966 nommé Assez, texte relu obsessionnellement, proféré, recopié maintes et maintes fois dans l’espoir toujours déçu de le savoir enfin par cœur, pour en disposer en permanence, et qu’il devienne une partie de moi tant j’en ressens l’obscure proximité.

Il semblera peut-être un peu curieux d’épingler du nom d’un écrivain l’année de ses vingt ans, d’autant plus que cette lecture fut loin d’être exhaustive, et de m’occuper exclusivement : au contraire, j’étais alors principalement absorbée par l’amour, secondairement par mes études de philosophie. Mais justement, chaque découverte beckettienne trouvait dans ces deux activités majeures un écho particulier. J’ai eu le plaisir irremplaçable d’avancer dans cette œuvre conjointement avec celui qui est mon premier amour à moi. De ce côté-là je n’ai pas eu besoin de Beckett pour faire le diagnostic de mon état émotionnel, mais m’incline cependant devant la pertinence des signes relevés dans le texte éponyme : « C’est dans cette étable, pleine de bouses sèches et creuses qui s’affaissaient avec un soupir quand j’y piquais le doigt, que pour la première fois de ma vie, je dirais volontiers la dernière si j’avais assez de morphine sous la main, j’eus à me défendre contre un sentiment qui s’arrogeait peu à peu, dans mon esprit glacé, l’affreux nom d’amour. […] Mais de quel amour s’agissait-il au juste ? […] Est ce que j’aurais tracé son nom sur de vieilles merdes de vaches si je l’avais aimée d’un amour pur et désintéressé ? Et avec mon doigt par-dessus le marché, que je suçais par la suite ? Voyons, voyons. » Premier Amour, p. 26-29.

...